Un an plus tard : ce moment dont personne ne parle
Il y a un an, j’ai quitté Paris pour m’installer en Corée.
Personne ne te prépare à ta deuxième année à l’étranger. Personne n’en parle.
La première, on la prépare avec soin. Nouveau pays, nouvelles perspectives, nouvelle énergie. On s’attend aux ajustements, aux petits chocs culturels bien documentés, aux fameux quatre stades du “culture shock”, comme si l’expérience humaine entière pouvait se cartographier dans un graphique avec des flèches et des émojis.
Et puis voilà. Une fois les 4 étapes traversées, un an plus tard, tu es censée être “installée”.
Je me souviens très bien des dernières semaines avant le départ. Il y avait bien sûr une forme de tristesse — celle de refermer un chapitre plus tôt que prévu — mais surtout, il y avait de l’élan. Une impatience presque physique. J’organisais des dîners d’au revoir, je gérais les cartons, les papiers, les mille détails logistiques…
Au-delà du bruit administratif, je préparais autre chose.
Je préparais l’expérience que j’imaginais vivre.
J’avais fait des plans, évidemment. Je rencontrerais rapidement de nouvelles personnes. Je plongerais tête la première dans la culture. Je comprendrais l’histoire, les nuances du quotidien, les codes invisibles. Je repenserais certaines parties de mon travail, mon positionnement, peut-être même la direction générale de ma carrière — tant qu’à faire.
Je me posais des questions qui me semblaient profondes et très en mode « coaching » :
Qu’est-ce que cette expérience va m’apprendre ?
Comment va-t-elle me transformer ?
Qu’est-ce que je dois mettre en place pour réussir cette expatriation ?
Avec aussi cette petite voix intérieure : « Et si c’était nul ? » « Et si tu ne te plaisais pas du tout ? ».

Crédit photo : Vantrangho pour Pexels
Ce qui change après la première année
Un an plus tard, le paysage intérieur est différent.
Pas de manière spectaculaire. Vu de l’extérieur, tout fonctionne. La vie est organisée. Le travail continue. Une routine existe. Tu sais où acheter le bon café, quelle sortie de métro éviter aux heures de pointe et, miracle absolu, tu commences même à comprendre certaines instructions en Coréen sans passer immédiatement par Google Translate et une crise existentielle.
Beaucoup de choses ont bougé. Tout un chemin a déjà été parcouru. Mais plus j’avance, plus je découvre que le chemin est encore long. La destination ne cesse de s’éloigner.
Le cap de la première année apporte une forme de désorientation difficile à nommer. Ce n’est plus le choc de l’arrivée. Mais ce n’est pas encore le confort de l’ancrage.
C’est cet entre-deux étrange.
Tu réalises que tu n’appartiens pas encore complètement ici.
Et qu’en même temps, tu n’appartiens plus totalement là-bas non plus.
Cet espace intermédiaire est très peu raconté. Pourtant, c’est probablement une des phases les plus structurantes de toute transition. Et aussi une des moins confortables.
Quand la réalité réécrit le scénario initial
Avec un peu de recul, l’écart entre les attentes et la réalité devient difficile à ignorer.
La promesse implicite que je m’étais faite était assez simple : cette expérience allait me rendre “meilleure”. Plus résiliente. Plus ouverte. Plus adaptable. Plus sage. Je m’imaginais gagner une forme d’agilité — pas seulement dans la langue, mais dans les façons de penser, de réagir, de créer du lien.
Je voyais ce déménagement comme un accélérateur.
Et dans un sens, il l’a été.
Mais pas du tout de la manière que j’avais imaginée.
Certains objectifs ont dû être ajustés. D’autres discrètement abandonnés. Non parce qu’ils n’étaient pas importants, mais parce qu’ils étaient trop nombreux, trop ambitieux, ou complètement déconnectés des conditions réelles du terrain.
Avec le recul, je reconnais un vieux réflexe très “Great Floating Tribe” : vouloir tout vivre. Tout comprendre. Ne rien manquer. Extraire la substance maximale de l’expérience avant même qu’elle ait eu le temps de devenir réelle.
La réalité finit généralement par intervenir. Assez fermement, parfois.
Et pourtant, ce qui reste aujourd’hui n’a rien d’un sentiment d’échec. C’est plutôt une appréciation plus calme, plus ancrée, de ce qui a réellement été possible. Une forme de fierté plus discrète pour ce qui s’est construit — même si cela ne ressemble pas du tout au plan d’origine.
Apprendre à supporter l’inconfort
Ce qui a le plus changé n’est pas ce que je fais, mais la manière dont je vis le quotidien. Il y a une forme d’humilité particulière à rester “hors de sa zone de confort” plus longtemps que prévu.
Elle apparaît dans de petits moments répétés : ne pas comprendre une blague, chercher quelque chose de familier sans le trouver, faire encore des erreurs de comportement, ressentir — une fois de plus — que tu es l’étrangère dans la pièce.
Pris séparément, aucun de ces moments n’est dramatique. Mais accumulés, ils changent profondément ta relation à l’inconfort.
Tu réalises que l’effort est constant. Que la fluidité n’arrive pas automatiquement. Que le sentiment d’appartenance ne se force pas.
Et puis, progressivement, presque sans t’en rendre compte, quelque chose bascule. Tu arrêtes d’essayer d’éliminer l’inconfort. Tu apprends à le porter.
L’identité ne “grandit” pas. Elle se reconfigure.
On décrit souvent l’expérience internationale comme une forme de développement personnel élégant et cumulatif, comme si s’ajoutaient à ton identité de nouvelles couches, raffinées au fil des pays. Comme une commode qu’on repeint à chaque changement de décoration interieurs.
La réalité est beaucoup moins belle. Chaque endroit laisse une trace en toi. Pas seulement dans ce que tu sais, mais dans ta manière de percevoir, de réagir, d’occuper l’espace, d’entrer en relation. Cela devient différentes versions de toi qui ne s’empilent pas gentiment comme des poupées russes interculturelles.
Elles interagissent. Parfois elles se renforcent. Parfois elles se contredisent complètement. Avec le temps, tu découvres des parties de toi qui n’auraient probablement jamais existé sans ces déménagements.
Dans mon cas, même des versions assez inattendues.
En Corée, j’ai rencontré le personnage de l’Ajumma. Et d’une manière assez troublante… elle a rejoint mon casting intérieur.
Pas comme une caricature, mais comme une nouvelle posture. Une autre manière d’occuper l’espace, d’interagir, de naviguer dans le quotidien.
C’est assez déstabilisant. Et étrangement libérateur.
Bon, soyons clairs : je ne parle pas encore de transporter du kimchi maison dans mon caddie ou de m’immiscer agressivement dans la vie sentimentale de mes enfants. Chaque chose en son temps…
Mais il y a quelque chose de profondément soulageant dans le fait de sortir d’une ancienne version de toi devenue, peut-être, un peu trop étroite.
Au-delà de “l’intégration” – Rejoindre la Grande Tribu Flottante
Avec le temps, une autre prise de conscience plus discrète a émergé.
Je crois que le plus fort sentiment de connexion que j’ai ressenti ici n’est pas venu de ma rencontre avec des locaux, des Coréens « de souche » — du moins pas encore — mais plutôt de la rencontre avec d’autres personnes vivant cette étrange expérience de l’entre-deux.
Ceux que j’appelle les membres de la Grande Tribu Flottante. C’est lors d’un déjeuner que je me suis dite que je les ai enfin retrouvées, mes amies de la Great Floating Tribe à Seoul.
J’étais assise avec des membres de SIWA (Seoul International Women Association), écoutant des histoires qui, en surface, semblaient très différentes. Certaines avaient vécu dans plusieurs pays, d’autres seulement dans un. Certaines étaient revenues “chez elles” après des années ailleurs, d’autres venaient juste d’arriver.
Aucun parcours commun évident. Et pourtant, quelque chose était immédiatement familier.
Certaines parlaient de leur retour après des années à l’étranger. Cette sensation étrange de ne plus rentrer parfaitement dans l’ancien moule. Cette impression subtile que quelque chose en elles avait changé de manière difficile à expliquer.
Ce n’est pas une question de nombre de pays, ni de kilomètres parcourus. C’est autre chose.
Une manière de voir.
Une manière d’être au monde.
Une façon d’être légèrement déplacé… et de savoir vivre avec.
La Great Floating Tribe n’est pas définie par la géographie, le statut ou même la mobilité elle-même.
Elle est façonnée par quelque chose de moins visible : l’expérience d’avoir vécu — pas visité en touriste — une autre partie du monde, et d’avoir laissé cette expérience te transformer lentement. Par l’inconfort. Par l’adaptation. Par cette lente acculturation qui agit presque en silence.
Une fois que tu le vois, il devient difficile de ne plus le reconnaître chez les autres.
Et peut-être plus important encore : il devient plus facile de le reconnaître entre nous.
Un an après le début de ce nouveau chapitre coréen, je vois plus clairement le lien qui m’unit à ces femmes qui comprennent, sans longues explications, ce que signifie construire une vie sans appartenir totalement, et qui savent rester dans cette tension sans vouloir la résoudre trop vite.
Comment aborder sa deuxième année à l’étranger
Le cap d’un an n’amène pas de conclusion propre et satisfaisante. Pas de bilan clair et net de l’expérience. Pas pondération rationnelle des plus et des moins, des avantages et des inconvénients.
Il demande plutôt une forme d’honnêteté plus introvertie. Une réflexion moins obsédée par l’idée de rendre l’expérience cohérente à tout prix, et plus à l’écoute de ce qui s’est réellement passé : ce qui a fonctionné, ce qui n’a pas fonctionné, ce qu’on a ressenti, ce qui a changé discrètement, invisiblement.
Cela invite à une autre question. Une question moins centrée sur : « Est-ce que mon expéreince a été à la hauteur de mes attentes ont été remplies ? » Et davantage sur :
« Qu’est-ce que cette expérience est maintenant en train de me demander ? »
La deuxième année ne prolonge pas simplement la première. Elle te demande une autre posture.
Moins de projection.
Plus de présence.
Moins d’efforts pour “faire fonctionner l’expérience”.
Plus de capacité à regarder ce qui est déjà là.
Moins de certitudes.
Plus de tolérance pour ce qui reste irrésolu.
C’est de cette partie-là dont on parle le moins. Ce deuxième chapitre.
Ce qu’on appelait adaptation, intégration, réussite pendant la première année n’était qu’un début. Nécessaire, bien sûr. Mais temporaire, éphémère.
Quelque chose de plus silencieux, de moins glamour, et beaucoup moins contrôlable commence après.
Tout le monde ne reste pas assez longtemps pour atteindre cette deuxième posture.
La vraie question n’est pas:
Est-ce que j’ai atteint mes objectifs ?
Est-ce que cette expérience “fonctionne” ?
Mais plutôt : Es-tu prête à rester assez longtemps pour la laisser te transformer plus profondément ?
Bénédicte



