Éloge de l’Ajumma 🧡
Description de la tenue typique de l'Ajumma

Posted on Sep 14, 2026

Hommage à une génération de femmes Coréennes souvent décriées, injustement.

L’autre jour, alors que je me promenais dans mon quartier à Séoul, j’ai remarqué un groupe de femmes coréennes d’âge mûr assises ensemble devant de petites boutiques, discutant et riant de bon cœur.

Plus tard, à Busan, j’ai croisé des femmes qui leur ressemblaient, avançant par deux ou trois dans la foule avec leurs caddies. Leur comportement sans scruptule m’a interpellé : doublant dans les files d’attente, poussant pour entrer dans les ascenseurs, jouant des coudes pour prendre possession d’un siège libre dans le bus… Leur comportement m’a d’abord surprise : très direct, presque provocateur. Et pourtant, malgré leur petite taille, elles avançaient avec une force et une détermination indéniable — elles savaient manifestement où elles allaient, et malheur à qui se trouvait sur leur chemin !

Lorsque j’ai raconté ces scènes à une amie qui vit en Corée depuis quelques années, elle a souri d’un air entendu : « Tu viens de rencontrer des Ajummas. »

Et avec ce simple mot, tout un monde s’est ouvert à moi.

Illustration : Amy Slatem pour Artaims

“Ajumma”, ça veut dire quoi ?

En coréen, ajumma (아줌마) désigne à l’origine une femme mariée ou d’âge mûr. Le mot vient de ajumeoni (아주머니), une manière polie de dire « madame ». Mais au fil du temps, ajumma s’est chargé de bien plus de significations — et de jugements — que ne le laisse entendre le dictionnaire.

Aujourd’hui, beaucoup de femmes Coréennes refusent de se faire appeler Ajumma. Le mot évoque immédiatement une image peu valorisante : permanente à frisettes, pantalon fleuri, grande visière contre le soleil, doudoune en cas de courant d’air, opinions bien affirmées. C’est la femme qui tient son étal au marché, efficace n’ayant pas de temps à perdre, se presse dans les transports publics. La mère qui s’occupe des besoins de tout le monde avant de penser aux siens. Mais pour moi, les ayant aussi observées en bandes, ayant l’air de bien s’amuser, le mot évoque aussi la camaraderie, la solidarité et un dévouement presque instinctif envers ceux qu’elles considèrent comme « de leur famille ».

Dans l’espace public, les Ajummas se déplacent souvent en bandes. Promène-toi dans n’importe quel marché traditionnel et tu verras des rangées de pantalons et de chemises aux motifs éclatants — l’uniforme officieux de l’Ajumma. Les jours de soleil, les visières apparaissent, larges et pratiques, cachant la moitié de leur visage pendant qu’elles vaquent à leurs occupations.

On se moque souvent d’elles : trop bruyantes, trop brusques, pas assez élégantes, se fichant du regard des autres. Leur manque supposé de féminité leur a même valu le surnom de « troisième sexe ».

Comment le mot est devenu péjoratif

Dans la Corée moderne, Ajumma est passé d’un terme descriptif relativement neutre à quelque chose qui ressemble presque à une insulte. Le mot suggère une femme démodée, qui parle fort, peut-être même un peu rustre — une femme qui aurait dépassé son « âge d’or » social.

Techniquement, n’importe quelle femme mariée pourrait être appelée Ajumma. Mais le terme a vieilli avec cette génération de mères et de grands-mères qui ont contribué à construire la Corée contemporaine.

Aujourd’hui, beaucoup de femmes grimacent lorsqu’on les appelle ainsi. Pourtant, dans une société où chaque interaction demande de choisir le bon titre ou la bonne marque de respect, faire disparaître le mot Ajumma laisse un vide linguistique. Comment appeler une femme plus âgée que toi, mais pas encore vieille, qui n’est ni ta supérieure ni ta mère ?

D’autres termes sont apparus — Ajumeoni, Eomonim (« la mère de quelqu’un »), Samonim (« madame »), voire « responsable de maison » — mais aucun ne remplace vraiment le mot d’origine.

La gêne qui l’entoure révèle quelque chose de plus profond : une société qui reste mal à l’aise avec les femmes d’âge mûr lorsqu’elles sont visibles — surtout lorsqu’elles ne cherchent ni à être douces, ni à être sexy ou glamour.

Comme le souligne Wikipédia, certaines féministes coréennes considèrent que le statut dévalorisé de l’Ajumma reflète à la fois le sexisme et le classisme de la société : l’idée que la valeur d’une femme reste liée à sa jeunesse, à sa beauté et à sa docilité.

Et pourtant, ces femmes sont aussi les mères de la Corée, celles dont les vies modestes ont silencieusement contribué à la réussite du pays.

Une mauvaise réputation pas forcément méritée

Je suis tombée sur un fil Reddit où les gens parlent des Ajummas qui les entourent avec humour et affection plutôt qu’avec mépris.

« Je suis coréenne, je vis aux États-Unis et je viens d’avoir 30 ans. Quand je sors promener le chien le matin, je mets une visière et une doudoune — Je suis une Ajumma précoce ! J’ai même coupé mes cheveux courts parce que c’est plus pratique. Pas encore de permanente, mais cela va venir… »

Une autre personne raconte :

« Ma femme a la quarantaine et porte des pantalons de pyjama fleuris depuis dix ans. Deux visières, plusieurs doudounes qui se transforment en gilets au printemps… Elle est en bonne voie d’ajumma-isation! »

Et sur un blog de voyage :

« Mon premier jour en Corée, une Ajumma — une parfaite inconnue — a insisté pour utiliser son téléphone afin d’appeler mon nouveau patron. Elle m’a tapoté le bras, m’a souri, s’est assurée que quelqu’un viendrait me chercher… puis elle est montée dans le bus en ignorant la queue et passant devant tout le monde, sans scrupule. »

Le ton est moqueur, bien sûr, mais affectueux. Derrière le rire, il y a une forme de reconnaissance : les Ajummas sont solides, directes, parfois presque comiques dans leur façon de faire, mais aussi profondément dévouées et résilientes.

Ce qui se cache derrière le stéréotype

Derrière la caricature se cache pourtant une histoire de courage et de ténacité. La génération des Ajummas a contribué à reconstruire la Corée, la faisant passer de la pauvreté terrible de l’après-guerre à la prospérité technologique que l’on connaît aujourd’hui.

L’ajumma est aussi le reflet de la société dans laquelle elle a grandi. Une société marquée par le ppalli-ppalli (빨리빨리), ce « vite, vite » devenu presque un mode de vie, mais aussi par une forte compétition et la nécessité de se battre pour avancer. Leur impatience, leur détermination, leur manière de se frayer un chemin — parfois très littéralement — ne viennent peut-être pas seulement de leur mauvais caractère. Cela raconte aussi quelque chose de la Corée dans laquelle leur génération a appris à vivre.

Elles ont travaillé dans les usines, vendu sur les marchés, élevé des enfants devenus ingénieurs, idoles de K-pop ou cadre-dirigeants d’entreprise. Leur sens de l’économie, leur débrouillardise, leur ténacité et leur refus d’abandonner ont contribué à l’essor du pays.

Ce sont elles qui ont appris à faire tenir toute une famille avec un seul salaire, à nourrir cinq personnes avec peu, à continuer malgré la fatigue parce que, tout simplement, quelqu’un devait le faire.

Les gratte-ciel omniprésents dans la Corée d’aujourd’hui reposent en partie sur cette ténacité-là. Leur manière d’être peut parfois sembler rude, mais elle parle le langage du tough love — une affection qui se marie avec de l’exigence.

Pour une Ajumma, protéger quelqu’un, c’est aussi le préparer à affronter la réalité. Elle te préparera une bonne soupe requinquante quand tu es malade, puis te dira de te lever et d’aller affronter le monde dès que cela commence à aller mieux. L’Ajumma ne te couve pas. Elle prend soin de toi en te mettant la pression.

Son affection peut se traduire ainsi : « Tu peux toujours faire mieux. Je le sais parce que je sais ce dont tu es capable. »

De la moquerie au respect

Bien sûr, on peut en vouloir à certaines Ajummas qui poussent dans le métro ou parlent fort en ayant l’air de se moquer de toi. Mais cette brusquerie peut être vu comme le produit d’une vie de lutte — celles de ces femmes qui ont porté sur leurs épaules le bien-être économique, physique et émotionnel de tous les autres.

Lorsque nous critiquons leur manque de bonnes manières, nous oublions toutes les heures qu’elles ont passées à soutenir leur famille, maintenir de petits commerces à flot et faire vivre leur quartier (cf le K-drama “Reply 1988” où l’on voit comment des Ajummas cuisinent avec peu, échangent et partagent leurs repas entre familles, notamment avec celles qui se trouvent dans le besoin).

Peut-être est-il temps d’arrêter de chercher un mot plus « moderne » pour remplacer Ajumma. Peut-être que la Corée élégante, mondialisée et ultramoderne pourrait aussi se souvenir et rendre hommage à des femmes qui constituent sa colonne vertébrale.

D’ailleurs, il me parait assez révélateur de voir les fameux pantalons fleuris — devenu symbole du pratique-pas-très-chic — réapparaître aujourd’hui sur de jeunes femmes, qui les portent avec ironie ou même avec fierté. Peut-être que le temps de la reconnaissance est en train d’arriver ?

Revalorisons cet esprit farouche et courageux de l’Ajumma — non pas comme une relique du passé, mais comme le rappel bien vivant que le courage, la ténacité et le souci des autres portent parfois des chaussures confortables.

Benedicte – pour la Great Floating Tribe


Liens pour aller plus loin :

(1) https://en.wikipedia.org/wiki/Ajumma

(2) https://www.reddit.com/r/korea/comments/12pgnsv/i_found_this_picture_while_researching_the/

(3) https://pinkpangea.com/2012/12/south-koreas-unjustly-infamous-ajumma/

Illustration : « Ajumma Guide » par Amy Slatem : https://artaims.wordpress.com/2017/03/23/the-ajumma-starter-kit/

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